Le Kung Fu Shaolin, une danse de la vie...

     L'imprévu et l'improvisation ont cela de bon : les infinies potentialités de libertés qui s'offrent à nous... Une envie, une rencontre, une discussion... et nous voilà embarqués dans une histoire improbable aux allures de film d'aventure et c'est souvent ce qui m'arrive en voyage!

Il y a longtemps que le petit Jakie Chan qui sommeillait en moi me sollicitait... que les moines du spectacle Sutra de Sidi Larbi Cherkaoui couraient encore ma mémoire... Je ne savais pas vraiment quoi faire de cette part de moi, jusqu'à mon voyage en Nouvelle Zélande, où l'on m' a parlé du Shaolin Kung Fu... de son aspect chorégraphique et spirituel...

En un éclair, je décidais de me lancer! La Chine figurant déjà sur mon itinéraire, quoi de mieux que de découvrir une pratique traditionnelle dans son pays d'origine ? Petit Jakie allait enfin pouvoir s'exprimer et il me serait toujours utile d'avoir des notions de self défense, ainsi que de mieux maîtriser les énergies entre ce corps et cet esprit parfois si capricieux, qui me composent!

La décision prise, encore faut il trouver le lieu où atterrir...

Certains disent que cet art martial possède des origines Indiennes et Tibétaines, mais la plupart du temps c'est le temple Shaolin de la province du Henan (au sud de la Chine) qui est cité comme référence. C'est aussi dans cette dernière province que se bousculent de nombreux prétendants de tous bords... Quand à son enseignement, seule  une poignée d'élèves parviennent à en percer ses réelles subtilités...

Mais alors petit Jackie, si le Kung-Fu a des origines controversés... par où commencer? Que faire dans ce fatras d'informations... dans cette surabondance d'offres culturello-touristico-megalomaniques.... comment trouver " l'expérience authentique"...?

Au milieu de cette toile tissée serrée, se distingue une discrète information : Wuwei Si, un petit temple aux portes du Tibet, situé à Dali dans la province du Yunan, qui accueille seulement quelques étrangers. Là-bas, il est possible d'apprendre le Kung Fu Shaolin traditionnel pour presque rien et à l'abri des regards. Pas de numéro, ni d'email, il faut s'y rendre de préférence un vendredi... parfait! Je m'imagine déjà sauter de falaises en falaises au-dessus des nuages... plongeant à travers 2000 ans d'histoire, auprès des moines guerriers s'entraînant aux sabres et aux bâtons pour protéger leurs sanctuaires et leur spiritualité...

C'est ainsi que je me suis mise en chemin vers le Kung Fu, ou "gong fu" ( 功夫), qui signifie "grande capacité dans" ou "la maîtrise de"... Cet art dont les circonvolutions inspirent des acteurs américains jusqu'à nos chorégraphes avant-gardistes européens... mais qui, au delà d'être martial et technique est un art de vivre qui contient l'unité du monde sacré!

 

     Après une arrivée plus que rocambolesque dans ce pays tentaculaire et mystérieux, me voici donc à Dali, jolie ville historique où l'air des temps anciens se dissimule sous l'affluence touristique du centre ville. Après quelques jours de méditation au bord du lac, loin du bruit de la foule, me voilà à l'arrière de la moto de ma gentille hôte qui m'emmène gracieusement jusqu'au temple.

     Entre les pots d'échappement et les rizières, la moto déclare forfait sur le chemin abrupt de la montagne, où se cache Wuwei Si... Je continue ma route en stop facilement et arrive sans encombre dans ce qui apparaît comme un sanctuaire de calme et d'énergie.

     Le temple se dévoile au fur et à mesure que mes pieds descendent les marches d'escalier. J'avance entre les joncs et des bambous... les bouddhas et des démons courroucés... pour arriver dans le corridor central... Des enfants me font signe d'attendre... une occidentale arrive...

 Wuwei Si est un tout petit temple avec seulement quelques moines et un maître Kung Fu... qui n'enseigne pas aux étrangers non bouddhistes pratiquants. C'est donc son apprenti qui nous donnera les cours, ainsi que la Russe, qui s’occupe également de gérer les arrivants. Je signe un formulaire d'engagement et paye 70 euros pour la semaine tout compris, puis on me conduit dans ma nouvelle chambre. J'ai de la chance, j'y dormirai seule! Juste quelques souris me rendront visite de temps à autre, essayant de dénicher un grain de riz qui se serait égaré... On me donne un bol et des baguettes, uniques effets personnels dont je serais responsable cette semaine.... puis on me laisse découvrir le lieu par moi même.

Lors de ma visite je tombe sur les toilettes collectives sans porte... et je découvre ce qui semble être une douche, sous une couche de mousse non identifiée. Heureusement, là il y a une porte. Mis à part ce détail : des arbres, des herbes, des toges de moines, l'odeur de l'encens.... le bruit du vent sur les feuilles... aucun réseau téléphonique ou internet... rien qui ne ressemble à de la technologie moderne... seulement de petits bassins avec des carpes rouges, de la nature et des escaliers qui arpentent la montagne, menant à divers espaces de recueil et de contemplation. Le lieu est tout ce qu'il y a de plus calme et semble exister paisiblement. Les pagodes  et la rivière nous invitent à la méditation... L'expérience commence...

Huit autres baroudeurs sont là... Philippines, Espagne, Russie, Angleterre, Autriche, Australie, Etats Unis et France sont représentés, tous niveaux confondus. Certains débutaient quand d'autres avaient de nombreuses années de pratique derrière eux...

Dès le lendemain, nous commençons l'entrainement :

5h30 : réveil par le dong des cloches et les chants des prières de ceux qui se lèvent tôt...

7h  : mise en jambe de 1km jusqu'à la rivière qui surplombe la vallée d'où nous choisissons une pierre assez grosse. Le but étant de la poser sur sa tête en équilibre pour revenir au temple en marchant bien aligné, sans laisser cette dernière couper le contact d'avec notre cuir chevelu...

8h  : Petit déjeuner végétarien avec des nouilles au riz...

9h - 12h :  training : échauffements, endurance, travail des "kata" (enchaînements)

12h-13h : Repas végétarien avec des nouilles de riz et plein de bons légumes. Moment très agréable où l'on est appelé à participer à la vaisselle avec tous les étudiants. C'est l'occasion de remercier les cuisinières et d'échanger avec ceux que l'on voit moins souvent.

Jusqu'à 16h : c'est repos, et en général tout le monde tombe de fatigue. Mais c'est aussi le moment où le maître enseigne aux pratiquants bouddhistes et où l'on peut flâner ou méditer dans les environs du temple empreint de plénitude...

16h-19h : traversés et apprentissage des kata (enchainements)

19h : Repas du soir végétarien avec des nouilles de riz et plein de bons légumes

21h : extinction des feux, plus un bruit, seuls quelques esprits rôdent et jouent des tours à certains 🙂

Ressentir l'énergie et la concentrer en un mouvement précis et foudroyant...

Tous les jours nous étions présents sur le terrain d'entrainement extérieur. Echauffements, traversées et étirements se faisaient sur les pierres humides que tentaient de pousser l'herbe fraiche... Coup de pieds, sauts, coup de poings... nous répétions chaque mouvements comme une danse de précision, telle une phrase chorégraphique, où même la position du petit doigt n'est pas laissée au hasard. L'objectif : développer et canaliser son "QI" (chi), l’énergie vitale qui circule à l’intérieur de notre corps!

Chacun en quête de son "QI" nous essayions de synchroniser respiration et chemin de mouvement. Chaque geste est d'une telle précision qu'il nécessite normalement plusieurs semaines de pratique. Au fil du temps, il est possible de diriger  l'énergie de manière très puissante et précise en un un seul point... en se servant de notre corps comme canal de transmission...

Nous avons ainsi effleuré, tout au long de la semaine, un "kata" (enchaînement de mouvement) traditionnellement transmis en un an et avons eu un avant goût des techniques des animaux ainsi que des armes (bâtons, sabres..) ce qui incite à rester de longs mois afin de parvenir aux plus précieux secrets.

Au delà du mouvement, la maîtrise de l'esprit :

Les affinités se sont créées très rapidement dans le groupe que nous formions mais plusieurs situations sont venues tester la volonté de chacun. Des conflits d'ego sont apparus et certains comportements des enseignants eux-mêmes, ont joué sur la motivation de certains d'entre nous. J'ai doucement compris que ce que j'apprenais se dévoilait au-delà d'une simple technique de self défense... Dans ce cadre hors norme, mon envie de sport et de challenge à fait progressivement place à une autre perception... Mes attentes de rigueur et de qualité m'ont parues très occidentales après coup, et j'ai senti mon regard se poser à travers un nouveau prisme... peut être celui de cette imperceptible sagesse asiatique des énergies complémentaires Yin et du Yang, si éloignées de notre point de vue opposé du bien et du mal occidental...

J'ai ainsi compris la volonté du maître d'enseigner uniquement à des pratiquants bouddhistes... c'est en réalité la volonté d'enseigner à des personnes faisant un travail sur leur personne avant tout... car le Kung Fu est également un entraînement de l'esprit!!

Le Kung Fu  Shaolin est ainsi, avant tout, une pratique à la fois physique et spirituelle destinée à pouvoir se protéger, plutôt qu'une technique d'attaque. Cependant les énergies utilisées sont extrêmement puissantes et peuvent réellement mettre en danger la vie des combattants. Mis entre de mauvaises mains, cet art peut se transformer en arme destructrice, ce qui est malheureusement parfois le cas.

        Vivre cette vie reculée de tout, dans la nature, sans produits industriels, ni téléphone ou internet venant nous polluer, m'a permis de prendre un vrai recul et d'observer la vie d'une autre manière. . J'ai énormément appris, tant du lieu, des enseignants, des belles rencontres que j'y ai fait, que de l'expérience en elle-même! Entre enseignements spirituels, respect envers la nature et les autres, et a été une leçon d'humilité sur laquelle j'ai encore de longues années de travail.

            Si vous désirez tenter l'aventure, ce petit temple peut vous permettre de vivre un moment hors du commun, tout en vous initiant. Pour ceux qui cherchent un enseignement plus technique et rigoureux, mieux vaudra se renseigner auprès des écoles dans le Henan. Pour les plus aventureux, vous avez encore la possibilité d'aller frapper à la porte de temples au hasard. Vous vous retrouverez certainement le seul étranger et devrez vous préparez à faire face à des tests d'humilité! (Un ami rencontré lors de ce training a trouvé un temple à Kunmig, où il a dû nettoyer les toilettes et salles d'eau tous les jours pour prouver sa détermination et avoir accès aux enseignements...). Quel que soit votre choix, c'est le genre d'expérience qui vaut la peine d'être vécue et qui appelle à rester plus longuement, dans un temple, dans la nature... pour arriver peut être à ce que disait Lao Tseu : "Connaître les autres relève de l'intelligence, se connaître soi-même est la vraie sagesse. Dominer les autres relève de la force, se maîtriser soi-même est le vrai pouvoir"...


%d blogueurs aiment cette page :