Depuis bien des années, je rêvais d'aller rencontrer les Dukha, ce peuple nomade éleveurs de rennes...

Également appelés les Tsaataan par les Mongols, ce peuple à la particularité d'avoir gardé ses traditions millénaires et de vivre sous des tipis en élevant des rennes. Venant du sud est Sibérien et autrefois libres et nomades, ils vivent aujourd'hui dans la Taiga (forêt) apparentée à la Russie et la Mongolie.

La rencontre avec un peuple à la culture ancestrale,  vivant isolé de notre société capitaliste et consumériste, représentait pour moi un trésor inestimable. Leur vie, s'est cependant récemment ouverte à l'activité touristique. Je me posais également de nombreuses questions sur l'influence et l'incidence que peut avoir une activité capitaliste sur un mode de vie tant traditionnel.

 En octobre 2016, lors de mon voyage en Mongolie, je me mis donc en route vers la Taiga, territoire de ces familles avec qui j'ai eu le plaisir de partager quelques jours au sein de leur camp. J'ai eu la chance de rencontrer le chaman de la tribu, qui a très gentiment accepté de se faire interviewé avec l'aide de Zaya, mon guide et traductrice.

Entretient avec Sadac Gambat, chamane du peuple Dukha...

«   Pouvez-vous faire une petite présentation de vous et votre famille  :

Mon nom est  Sandac Gambat, j'ai 57 ans et je suis un membre du peuple Dukha. Je suis le chaman de cette communauté. Je vis avec ma femme et nous avons quatre enfants  : deux filles et deux garçons. Nous avons également 2 petits enfants et nous vivons tous ensemble dans ce camps.

Vous parlez Mongol, mais est ce votre langue maternelle  ?

Notre langue traditionnelle parlée est le langage Dukha ( prononcer Toa). Aujourd'hui nous parlons également Mongol. Les jeunes générations quant à elles ne parlent plus que Monghol aujourd'hui.

Pouvez-vous nous raconter l'histoire de votre peuple  ?

Nous sommes des familles nomades et nous élevons des rennes. Nos ancêtre viennent du nord de la Taiga, qui est aujourd'hui une partie de la Russie. Nous avons entendu dire que nos ancêtres étaient partis pour fuir la guerre en Russie. Nous sommes arrivés ici au alentour de 1935.... avant que cet endroit soit une partie de la Mongolie. Aujourd'hui, nous vivons ici, dans la Taiga Mongole en nous déplaçant tout au long des saisons.

les éleveurs de rennes en Mongolie

Etiez-vous déjà sur ces terres lorsque la frontière Russo Mongole a été créée, comment avez-vous vécu cela  ?

L'armée est venue et les gens nous ont dit qu'il y avait maintenant une frontière et que nous étions désormais en Mongolie. Avec cela nous avons été séparés de nos proches qui sont toujours sur les terres apparentées aujourd'hui à la Russie. Cela a été difficile au début, mais maintenant nous sommes une partie de la Mongolie.

Combien de familles vivent ici ?

Nous sommes une cinquantaine de famille en tout. Environ 20 familles vivent ici et 27 autres dans l'est de la Taiga.

Pouvez-vous nous décrire comment se déroule une journée traditionnelle chez vous :

Nous nous réveillons, puis les femmes vont traire les rennes, puis elles préparent le petit-déjeuner et la nourriture. Nous utilisons le lait pour le thé au lait... Elles cuisinent le pain, les pâtes... Les hommes, s'occupent de couper le bois et de suivre les rennes pendant la journée. A la fin de la journée, les hommes remmènent et les rennes et les attachent pour la nuit. Les femmes retournent traire les rennes le soir.

peuple éleveur de renne
voyage nomadisme et Mongolie

 Organisation du camps : Nous n'avons pas d'organisation particulière.

Vous êtes nomades, comment décidez vous de déplacer le camps  ?

Chaque année, nous déplaçons le camp et le troupeau de renne quatre fois, à chaque saison : au printemps, en été, en automne et en hiver. Nous n'avons pas de date particulière, mais il est important de choisir le bon moment, car la survie des animaux et des familles dépend de cela. Nous choisissons le moment de partir en fonction de plusieurs facteurs déterminant.

L'évolution de la météo en est un, l'activité des animaux environnant (par exemple s'il y a des loups qui commencent à rôder...) en est un autre. L'état des pâturages, de l'herbe et de la végétation environnante qui représente la nourriture de nos rennes est également un élément déterminant . S'il n'y a plus assez d'herbe pour les nourrir, c'est le signe qu'il faut que nous partions.

Le tourisme est arrivé récemment dans votre population, pensez vous que cela peut affecter vos traditions  ?

Le tourisme nous aide à améliorer notre qualité de vie, car nous n'avons que peu de revenus... nous ne vivons uniquement que de l'élevage de nos rennes.

Nous n'avons aucune autre source de revenu. Pas d'autres animaux comme dans le reste de la Mongolie... nous n'avons donc que peu de source de revenus Le tourisme nous aide ainsi à développer notre système économique. Nous vendons aujourd'hui des souvenirs.

Depuis combien de temps avez-vous adopté ce système monétaire  ?

Avant la création de la frontière Russo Mongole, nous n'avions aucun système monétaire. Nous vivions de la chasse, de l'élevage de rennes et de l'échange de produits. Nous échangions la viande, la farine, les vêtements, le pain, les plantes. Nous n'utilisions que des produits naturels.

La monnaie nous a été donnée par le gouvernement Mongol à la création de la frontière A ce moment, ils nous ont dit que nos rennes leur appartenaient et qu'ils allaient nous payer pour leur élevage. Puis ils ont changé d'avis et nous ont dis que les rennes nous appartenaient et qu'ils allaient arrêter de nous payer. Maintenant nous avons besoin d'argent pour vivre.

Pensez vous que le tourisme peut devenir un problème pour votre culture  ?

Oui, je suis inquiet pour ma culture, mais aujourd'hui nous avons besoin du tourisme.

chemins nomades nomade

 Quelles sont vos croyances spirituelles :

-Nous n'avons pas de religion, ni de dieu. Nous croyons au chamanisme. Nous croyons en la nature : le ciel et la terre. Nous croyons également au monde des esprits et en les esprits de nos ancêtres qui sont liés avec la nature. Ainsi, quand les gens meurent, leur esprit rejoint une dimension invisible liée avec la nature et l'univers. Nous pensons qu'il existe une connexion entre toute chose, entre tout être vivant, les plantes, les animaux, les hommes, la nature et l'univers. Dans le chamanisme, le chaman est celui qui se met en lien les esprits des ancêtres. Les ancêtres sont en lien avec la nature et l'univers et peuvent nous aider. Lorsque nous avons un problème, nous demandons aux ancêtres.

Pouvez vous nous expliquer quel est votre rôle en tant que chamane  ?

-Les gens viennent me voir quand ils ont un problème et je me connecte aux esprits des ancêtres. Cela peut être toute sorte de problème  : maladie, problème personnel, peu importe... Je demande aux esprits ce que je dois faire. Parfois j'utilise des plantes et je fais de prescriptions. Nous avons parfois des cérémonies.

J'ai vu des rubans colorés un peu partout, qu'est-ce que cela signifie  ?

-Ce sont des symboles chamaniques. Le bleu symbolise le ciel, le blanc symbolise la terre, le vert les arbres, le jaune le soleil.

 Les hindou ou les chrétien par exemple possèdent un "mythe de création", avez vous quelque chose de ce type au sein de vos croyances  ?

-Nous croyons qu'au début la terre a été créée, puis les plantes, puis les animaux et ensuite l'homme est apparu. Nous n'avons pas d'histoire ou d'explication spécifique. Nous croyons seulement à l'évolution de la nature.

Vous posez vous la question de la raison de notre existence dans votre culture  ?

-Nous croyons simplement que nous devons vivre notre vie. Nous ne croyons en aucune raison particulière. Nous sommes responsables de notre vie et nous devons prendre soin des autres et de la nature. Cela est très important c'est une grande responsabilité. Le feu est aussi très important. Nous devons prendre soin du feu, car le feu est la vie. Si nous n'avons pas de feu nous mourrons.

Mes questions vous paraissent étranges ?  - Oui, vous vous posez des questions étranges...

Avez-vous des règles pour être une bonne personne dans votre culture  ?

-Nous n'avons pas de règles particulières, c'est le rôle des parents que de donner une bonne éducation à leurs enfants et de leur apprendre comment bien se comporter. Les parents sont responsables de leurs enfants.

Que pensez-vous du monde d'aujourd'hui  ?

Je pense que le monde est influencé par les gens. Le monde reflète le comportement des hommes et de leurs actions. Si nous nous comportons bien, le monde ira bien, si nous nous comportons mal, il en est de même.

Voulez-vous dire quelque chose aux lecteurs de Chemins Nomades  ?

Je voudrais plus de paix et moins de guerre dans le monde pour le bonheur de tous.

Avez-vous un conseil à donner  ?

J'ai seulement ce souhait  : plus de paix et moins de guerres "

Voyage en Mongolie

J'espère que la lecture de cette interview vous a plu. Personnellement, cette expérience et rencontre avec ce peuple à la vie simple et pacifique m'a énormément touchée et n'a fait que renforcer l'envie et le besoin de trouver des alternatives au modèle capitaliste et consumériste qui s'étend. Reste à trouver des solutions concrètes et savoir comment nous pouvons agir face à cette grande machine qui est en route et qui est peu évidente aujourd'hui à contourner. Remettre en question nos modes de vie, notre société, revenir à une vie plus simple, plus proche de la terre, consommer moins, plus local, produire moins de déchets, être plus autonome... Il existe de nombreuses solutions et alternatives, et nous sommes les seuls à pouvoir agir si nous voulons un avenir meilleur. Croire en un avenir meilleur et plus équitable malgré les vérités criantes est le début du chemin...prenons le  !

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